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Proplan

8 mars 2023

Entéropathies chroniques : tout se joue avant un an et demi ?

par Vincent Dedet

Temps de lecture  6 min

Niveaux de protection ou de sur-risque des associations significatives (p < 0,05) entre les fréquences d'alimentation des chiens jeunes (2-6 mois) et adolescents (6-18 mois) au regard de l'incidence ultérieure d'entéropathie chronique, selon une étude finlandaise, sur la base d'analyses de régression logistique multivariées (Vuori et coll., 2023).
Niveaux de protection ou de sur-risque des associations significatives (p < 0,05) entre les fréquences d'alimentation des chiens jeunes (2-6 mois) et adolescents (6-18 mois) au regard de l'incidence ultérieure d'entéropathie chronique, selon une étude finlandaise, sur la base d'analyses de régression logistique multivariées (Vuori et coll., 2023).
 

Au long de ce Fil, le lecteur gardera en permanence à l'esprit qu'une association statistique dans une étude transversale avec suivi longitudinal ne vaut pas lien de causalité. Elle peut le suggérer, mais cela reste à valider par des études complémentaires, expérimentales ou suivi de cohorte prospectif. Cette étude finlandaise, auprès d'environ 6 000 propriétaires de chien, visait justement à défricher le terrain du régime alimentaire du jeune chien au regard de la survenue ultérieure d'une entéropathie chronique.

Base de données

« Notre hypothèse est que le style d'alimentation et la consommation de certains aliments pendant le jeune âge et l'adolescence [sic] influenceraient l'incidence future de l'entéropathie chronique », indiquent les épidémiologistes, cliniciens et nutritionnistes de la faculté vétérinaire d'Helsinki. Pour tester leur hypothèse, ils disposent d'un outil : le questionnaire sur les risques de la fréquence alimentaire (DogRisk food frequency questionnaire) mis en place à l'université vétérinaire en 2009. Il comporte des questions sur la fréquence à laquelle le chien consomme 46 types d'aliments (jamais, quelques fois par an, quelques fois par mois, par semaine, toujours ou presque toujours) à trois âges : chiot (2 à 6 mois), adolescent (6 à 18 mois) et adulte. Bien sûr, les données démographiques, phénotypiques et de l'environnement de l'animal y sont aussi renseignées. Tout comme l'état de santé de l'animal déclaré par le maître : 117 affections y figurent – dont l'entéropathie chronique (7 questions s'y rapportent). Des 16 607 questionnaires renseignés, les auteurs ne retiennent que 7 050 pour les chiots et 5 928 pour les adolescents (94 % de ces derniers figurent déjà dans la population des chiots).

Cas-témoins

Lorsqu'un maître indiquait d'emblée que son chien n'avait pas de signes d'inflammation digestive ou lorsqu'il répondait au plus à une des six autres questions sur l'entéropathie chronique, l'animal était considéré a posteriori comme témoin (et comme cas dans les autres types de réponses). Il fallait aussi que les cas aient présenté les premiers signes d'entéropathie après un an (et seuls des témoins de 2 ans ou plus au moment de la saisie du questionnaire ont été sélectionnés). Il y avait donc 1 016 cas chiot, 699 cas adolescents, 3 665 témoins chiots et 3 227 témoins adolescents. Une analyse en composantes principales a été réalisée. Il s'agit donc d'une étude transversale avec suivi longitudinal.

  • Pour les chiots (au moment de l'alimentation), il y avait une prévalence de 21,7 % d'entéropathie chronique, apparue en moyenne à 1,4 ans d'âge ;
  • Pour les adolescents, la prévalence était de 17,8 % et l'âge moyen d'apparition des signes de 1,5 ans.
  • Les cas étaient âgés en moyenne de 4,5 (chiots) et 5,4 ans (adolescents) et les témoins de 5,4 et 5,5 ans, respectivement.

Ration ménagère crue…

Pour l'analyse statistique, les auteurs ont d'abord examiné le type d'alimentation donné dans le jeune âge aux chiens de leur population : ration ménagère (aliments pas ou peu transformés) ou aliment sec (ultratransformé). Lorsque la ration ménagère était donnée crue (viande rouge, abats, poisson, œufs, tripes, os et cartilages, légumes, baies et fruits, huiles végétales et graisse animale), sa fréquence de distribution était inverse de celle de l'aliment sec (et vice-versa : les maîtres donnent soit l'un, soit l'autre des régimes). Les auteurs observent qu'une « alimentation à base de viande non transformée (…) pendant la période de jeunesse et d'adolescence a eu un effet protecteur significatif (p < 0,001) et une alimentation à base de glucides ultra-transformés a eu un effet prédisposant significatif (p = 0,008) sur l'incidence future de l'entéropathie chronique ».

… mais pas cuite

Lorsque ces aliments non transformés sont donnés cuits, il n'y a pas de différence significative entre cas et témoins pour la moitié d'entre eux. Enfin, lorsque les reliefs des repas des maîtres sont donnés aux chiens, mais aussi des pommes de terre cuites, des produits laitiers non acides, de la volaille et du poisson cuits, de la viande transformée (par exemple des saucisses), du riz et des produits céréaliers cuits, des galettes au sang et du ragoût de foie (deux aliments traditionnellement donnés aux chiens en Finlande), la distribution de la plupart de ces ingrédients est significativement différente entre cas et témoins. Ainsi, « la consommation de restes de repas pendant la jeunesse et l'adolescence a eu un effet protecteur significatif sur l'incidence ultérieure de de l'entéropathie chronique (p < 0,001), alors que la ration ménagère cuisinée n'a pas d'effet significatif ». Les auteurs soulignent que les effets significatifs le restent quand ils corrigent les données pour les prédispositions raciales aux entéropathies. Ces effets sont significatifs dès quelques repas par mois (ration ménagère crue et réduction de l'incidence ultérieure des entéropathies chroniques ; aliment sec et augmentation de l'incidence ultérieure des entéropathies chroniques), et augmentent significativement avec la fréquence des repas correspondants (voir l'illustration principale).

Os, cartilages, baies…

Les auteurs ont ensuite exploré un à un les composants des rations ménagères (et les restes) pour en évaluer le niveau de protection éventuel. « Nous constatons que la consommation d'os et de cartilage crus pendant la jeunesse et l'adolescence était significativement associée à une diminution de l'incidence » ultérieure d'entéropathie chronique, indiquent-ils. Ces effets « étaient les plus importants lorsque les os et le cartilage crus étaient consommés plus de deux fois par semaine pendant la jeunesse et deux fois par semaine pendant l'adolescence ». En outre, « les baies [des myrtilles] consommées plusieurs fois par an pendant la jeunesse étaient significativement associées à une diminution de l'incidence ultérieure d'entéropathie chronique », tout comme  les produits céréaliers pendant la jeunesse, les abats cuits pendant l'adolescence et les galettes de sang sur les deux périodes. Ils observent aussi un effet protecteur pour le fait de « consommer des carcasses à l'extérieur » du domicile sur les deux périodes, et un sur-risque significatif « pour la consommation d'os à mâcher en cuir » pendant la jeunesse (2-6 mois).

Quelques biais

Pour l'aliment sec, les auteurs ont distingué les aliments secs du commerce de ceux prescrits par les vétérinaires (contre l'atopie ou les troubles digestifs), en raison d'un effet probable de « causalité inverse », puisque ces aliments sont habituellement prescrits après l'apparition de troubles gastro-intestinaux. Il est donc logique de retrouver une association statistique entre leur distribution sur les deux périodes et la survenue ultérieure d'entéropathie chronique, sans qu'ils soient à l'origine de celle-ci. Parmi les autres biais de l'étude figure le fait que le diagnostic d'entéropathie chronique est déclaré par le maître (et non saisi par le praticien traitant des animaux). Toutefois, pour trois affections (dermatite atopique, dysplasie coxofémorale et hypothyroïdie), la base de données a été validée (vérification auprès du vétérinaire de chaque animal déclaré comme tel par son maître) et la précision des déclarations va de 91 à 95 %. Aussi ce biais est-il estimé limité par les auteurs. Au final, l'étude confirme l'hypothèse testée, du fait d'une « association significative entre l'alimentation des chiots et adolescents et la tendance à développer une entéropathie chronique à l'âge adulte ». Pour les auteurs, l'absence d'effet protecteur significatif observée pour une alimentation ménagère cuite « suggère que l'absence de transformation des ingrédients peut être importante » dans la prévention de cette affection.