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11 juillet 2019

Hyperthydoïdie féline : le suivi de 78 chats adultes confirme le rôle d'un “nouveau” retardateur de flamme

par Vincent Dedet

Temps de lecture  5 min

L'étude a porté des chats adultes (7 ans au moins) souffrant (n=39) ou non (n=39) d'hyperthyroïdie, et portant en permanence une plaquette en silicone sur leur collier (cliché : repris d'Environmental Science & Technology, 2019, DOI: 10.1021/acs.est.9b02226).
L'étude a porté des chats adultes (7 ans au moins) souffrant (n=39) ou non (n=39) d'hyperthyroïdie, et portant en permanence une plaquette en silicone sur leur collier (cliché : repris d'Environmental Science & Technology, 2019, DOI: 10.1021/acs.est.9b02226).
 

Les retardateurs de flamme sont des composés chimiques depuis longtemps trouvés associés à l'hyperthyroïdisme félin. Les premiers composés ont été interdits, mais la génération qui leur a succédé n'est pas non plus exempte de suspicions, au moins pour l'un de ces composés. Telle est en substance la conclusion d'une étude réalisée par des vétérinaires et toxicologues de la faculté vétérinaire de l'Oregon et de cliniques d'endocrinologie animale et de médecine féline à New York (USA).

Retardateurs polybromés

Les composés retardateurs de flammes sont apparus dans les tissus d'aménagement et de mobilier (moquettes, sièges de transports en commun, etc.), les mousses polyuréthane, les plastiques et produits électroniques au milieu des années 1970. Ces composés appartenaient à la famille des composés diphényl-éther polybromés (PBDE) : penta-, octa- et déca-BDE. Ils ont été presque tous progressivement interdits entre 2004 et 2014 des deux côtés de l'Atlantique, mais étant rémanents et les produits les contenant n'étant pas toujours remplacés, l'exposition se poursuit. Ces composés sont des perturbateurs endocriniens et au moins l'un d'entre eux est considéré comme cancérogène possible.

Silicone capteur

Pour capter ces expositions, les auteurs ont eu l'idée de faire porter à des chats domestiques une plaquette en silicone pendant à leur collier. Ces « dispositifs d'échantillonnage passif », dont la structure « mime les membranes phospholipidiques de l'organisme », capture « les fractions volatiles et semi-volatiles des composés organiques », dont les retardateurs de flamme. Portés en bracelets chez les humains, ils ont permis de « séquestrer jusque 1 530 composés chimiques, allant des pesticides aux cosmétiques [en passant par les…] retardateurs de flamme ». Cette étude antérieure avait trouvé une corrélation élevée entre le contenu des bracelets en silicone pour les différents OPE et leur concentration urinaire chez le même individu. Les auteurs ont donc découpé des bracelets de silicone pour en faire des plaquettes de 3 x 2,5 cm et de 3 mm d'épaisseur (voir l'illustration principale) et pesant 2,7 g. Ils les ont autoclavé à 300° C avant de les ensacher.

Plaquettes portées 7 jours

Les chats destinés à les porter ont été recrutés entre décembre 2017 et octobre 2018. Ils devaient être tous âgés d'au moins 7 ans. Les hyperthydoïdiens (n=39) l'ont été depuis la clinique d'endocrinologie animale à New York. Les non-hyperthyroïdiens l'ont été depuis l'hôpital félin de New York (n=16) et l'hôpital universitaire de la faculté de l'Orégon (n=23). Toutes les plaquettes devaient être portés en permanence par chaque chat pendant 7 jours, puis ôtées, ensachées et postées, avec un questionnaire dûment rempli. Les auteurs ont récupéré 100 % des plaquettes et 99 % des questionnaires (un manquant). Les plaquettes ont été analysées à la recherche de 36 PBDE et de 6 OPE.

Sur les 36 PBDE, 15 ont été retrouvés dans au moins une plaquette. Les composés les plus légers (jusqu'à 5 atomes de brome) étaient plus fréquents que les autres (6 à 10 atomes de brome) ; le BDE-47 était le plus fréquent (présent dans plus de 80 % des plaquettes). Mais tous les congénères ont été détectés à la même fréquence dans les deux groupes de chats, et il n'y en avait pas un qui était présent en concentrations particulièrement élevées chez les chats hyperthyroïdiens. Enfin, la somme de la totalité des congénères n'était pas non plus associée à l'un ou l'autre des deux groupes de chats.

Le TDCIPP incriminé

Après l'abandon des PBDE, les industriels de la chimie leur ont substitué, à partir de 2010, des esters d'organophosphates (OPE), dont il y a plus de 22 composés, et qui sont aussi des perturbateurs endocriniens. Ces composés étaient déjà utilisés dans l'industrie, en particulier dans les mousses polyuréthanes, mais leur usage a augmenté à partir de l'arrêt des PBDE comme retardateurs de flamme (de 450 t en 1997 à 22 700 t en 2006 pour les seuls USA, en « encore plus par la suite »). Dans le cas présent, les auteurs ont réalisé des analyses pour 6 d'entre eux, dont le tris(1,3-dichloroisopropyl) phosphate (TDCIPP), le tris(1-chloro-2-propyl) phosphate (TCIPP), le tris(2-chloroethyl) phosphate (TCEP), et le triphényl phosphate (TPHP). Comme les PBDE, les OPE se délitent à la fois à l'état gazeux (exposition par inhalation) et sur les poussières (exposition par ingestion, en particulier léchage chez le chat). L'analyse chimique trouve trois des OPE présents ensemble dans 90 % des plaquettes (TPHP, TDCIPP et TCIPP) et deux (TCEP et le tri-n-butyl phosphate) dans 50 % des plaquettes. Un seul des OPE était présent en plus forte concentration moyenne chez les chats hyperthyroïdiens : le TDCIPP. L'analyse statistique indique que les chats dont la plaquette avait présenté une concentration élevée en TDCIPP présentaient un sur-risque significatif (+37 %) d'être hyperthyroïdiens (p=0,012). Les cinq autres OPE pris individuellement ou la somme des 6 OPE chez chaque chat n'apparaissent pas associés à un sur-risque d'hyperthyroïdisme. En d'autres termes, les chats de l'étude avaient tous une exposition comparable aux OPE, mais pas au TDCIPP.

Effet-dose chez les euthyroïdiens

Les auteurs ont restreint leur analyse aux chats non hyperthyroïdiens (euthyroïdiens), où ils ont comparé les concentrations en chaque OPE de la plaquette avec les concentrations en T4 libre, totale, T3 totale et TSH. Le traitement statistique montre que « pour 10 % d'augmentation de la concentration en TDCIPP de la plaquette, il y a 1,38 % d'augmentation de la concentration en T4 libre (p<0,002) ». La concentration en TDCIPP était également associée à celle en T4 totale (p<0,01), comme d'ailleurs celle en TCEP (p<0,002). En croisant ces données avec celles du questionnaire, les auteurs identifient une association entre la concentration des plaquettes en TDCIPP et l'usage hebdomadaire ou mensuel d'un aérosol parfumé dans le foyer (p<0,01). Ils trouvent aussi une augmentation de +61 % de la concentration médiane en TDCIPP pour les chats vivant dans des maisons utilisant ces aérosols une fois par semaine, par rapport à celles qui n'en utilisaient jamais (p<0,002). Le fait que l'habitation ait été construite après 2005 était associé à une concentration supérieure en ce composé (ce qui est logique puisqu'il a fait son apparition après l'abandon des PBDE). Les chats consommant une alimentation du commerce et ceux préférant dormir sur un meuble (plutôt que n'importe où) présentaient également une association avec une concentration plus élevée en TDCIPP de leur plaquette (p<0,001 et p<0,05, respectivement).

 « Mise en relation avec son usage historique et les fonctions altérées de l'hormone thyroïdienne de plusieurs organismes », l'étude produit « un faisceau convergent de preuves de l'association entre expositions domestiques au TDCIPP biodisponible et l'hyperthyroïdisme félin ».