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4 décembre 2023

Prédation par les chats domestiques en France : surtout les jeunes (<5 ans), aidés par la pluie

par Vincent Dedet

Temps de lecture  6 min

Estimations du nombre minimal de proies ramenées par des chats au domicile de leur maître en France métropolitaine, selon une enquête de sciences citoyennes sur 8 ans, dont les résultats définitifs viennent d'être publiés (Castañeda et coll., 2023).
Estimations du nombre minimal de proies ramenées par des chats au domicile de leur maître en France métropolitaine, selon une enquête de sciences citoyennes sur 8 ans, dont les résultats définitifs viennent d'être publiés (Castañeda et coll., 2023).
 

Huit ans d'enquête de sciences citoyennes, avec les données de plus de 36 000 proies chassées par plus de 5 000 chats, renseignées par leurs propriétaires, font un état des lieux de cette prédation en France, pour la première fois et pour de premiers résultats sur une telle ampleur. Initialement lancée par la Société française d'étude et de protection des mammifères (SFEPM), l'étude a obtenu le soutien du Museum national d'histoire naturelle et de la Ligue de protection des oiseaux. Les propriétaires souhaitant participer devaient enregistrer leur(s) chat(s) sur le site internet dédié, puis saisir chaque proie ramenée (espèce si déterminée, date et degré de consommation), éventuellement complétée de clichés.

Huit ans de données de prédation

L'enquête, lancée en 2015, a été clôturée en 2023. Un premier bilan d'étape en avait été dressé en 2019, à partir des informations saisies par 4 500 propriétaires et 27 000 proies, indiquant un niveau de prédation de deux tiers sur des rongeurs, 22 % sur les oiseaux et 10 % sur des reptiles (lézards pour l'essentiel). Il apparaissait aussi alors que quelques chats semblaient spécialisés dans la prédation de chiroptères, qui représentaient 2 % du total des proies. Non seulement l'analyse définitive des données fait légèrement évoluer ces proportions, mais elle fournit un grand nombre d'informations supplémentaires, par exemple sur. la prédation en fonction de l'âge ou encore sur son niveau en fonction de l'anthropisation des milieux (urbain, rural…).

“Que” des chats Européens

L'analyse définitive a porté sur 36 568 données de prédation (40 456 ont été entrées dans la base de données entre janvier 2015 et août 2022, mais certaines n'ont pu être localisées ou attribuées à un chat précis et ont été retirées de l'analyse). La quasi-totalité des 5 048 chats inscrits sur le site (93 %) étaient des Européens, aussi les auteurs n'ont-ils pas inclus d'analyse des données en fonction de la race. Pour les données météorologiques, les auteurs ont établi un rayon de 100 m autour de la zone de résidence déclarée. Cela a permis de disposer des données localisées de température et de précipitations, ainsi que du niveau d'anthropisation de la zone de chasse des chats autour de leur résidence (n=4 095). Ce dernier est un index calculé par d'autres auteurs et tenant compte de la densité de population humaine, de l'utilisation des sols et de la présence d'infrastructures (route, bâtiment, pont…) pour chaque localisation. Pour chaque chat, les données de prédation mensuelles ont été utilisées, d'abord dans les descriptions, puis dans les modèles d'interprétation.

Araignées, cloportes, grenouilles, etc.

Premier constat, fréquent dans les études participatives : la grande majorité des maîtres inscrits (n=3 073) n'a entré qu'une donnée de prédation sur les 8 années. Ils sont 812 à avoir saisi 10 données de prédation ou plus. Toutefois, les données saisies se répartissent correctement sur la durée de l'étude : en moyenne, il y avait 2 048 chats suivis par saison (chaque chat de la base est en moyenne responsable de 4,5 actes de prédation). Les proies appartiennent à 12 ordres animaux : Actinoptérygiens (poissons à nageoires radiées), Amphibiens, Annélides, Arachnides, Chilopodes (mille-pattes), Clitellata (lombrics), Gastéropodes, Hexapodes (insectes), Malacostracés (crustacés, dont les cloportes), Reptiles, Mammalia et Reptilia. Les auteurs n'ont analysé que les données relatives aux mammifères, oiseaux et reptiles.

Souris, campagnols et mulots

Les mammifères (Mammalia) représentent 68,3 % des proies, qui sont à près de 80 % des rongeurs, loin devant les taupes, musaraignes et hérissons (16 % des mammifères). Les lapins et lièvres représentent 2,4 % des mammifères et les chiroptères 1,3 %. Pour ce type de proies, les auteurs n'ont pas poussé plus loin l'analyse et espèrent que des études ciblées permettront de mieux évaluer l'impact des chats sur les chauve-souris. Deux tiers des petits mammifères (rongeurs, musaraignes, etc.) n'ont pas pu être identifiés par les maîtres jusqu'à l'espèce. Parmi les données identifiées dans cette catégorie, c'est la souris domestique (Mus musculus) qui paie le plus lourd tribut au chat, avec 14,5 % des victimes de cette catégorie. Elle précède deux autres rongeurs : le campagnol commun (Microtus arvalis, 3,7 %) et le mulot sylvestre (Apodemus sylvaticus, 3,5 %).

Des moineaux aux pigeons

Les oiseaux (Aves) représentent une proie sur cinq (21,4 %), et parmi eux le niveau d'identification des espèces est bien meilleur que pour les petits ruminants (89,8 %). C'est le moineau domestique qui est la première victime (Passer domesticus, 14,4 %), devant le rouge-gorge (Erythacus rubecula, 9,3 %), le merle (Turdus merula, 8,3 %), la mésange bleue (Cyanistes caeruleus, 6,8 %) et la mésange charbonnière (Parus major, 6,3 %). Les autres espèces sont des pigeons et tourterelles (5,8 %) et différentes espèces de gallinacées, gruiformes… Chez les reptiles (8,4 % du total des proies), l'essentiel de la prédation porte sur les lézards (92,5 %), y compris l'orvet (Anguis fragilis, 6,3 % des reptiles) et le gecko (Tarentola mauritanica, 5,2 %).

Des souris en toutes saisons

Selon les groupes d'espèces ou les ordres, la saisonnalité variait légèrement : si les musaraignes sont ramenées du printemps à l'automne, les souris sont ramenées toute l'année (pic d'automne) et les campagnols surtout en été (voir l'illustration principale). Les conditions météorologiques sont particulièrement associées à la prédation des campagnols et des musaraignes : par temps pluvieux, leur prédation augmente, selon une pente régulière pour les musaraignes, tandis que le nombre de campagnols victimes des chats augmente très nettement lors de fortes précipitations (au-dessus de 1 250 mm par an). Ce n'est pas le cas pour les souris ni les oiseaux. Pour ces derniers, il y a deux pics saisonniers de prédation (mâles en parade en fin de printemps et juvéniles à l'automne) et donc un impact important sur leurs populations. Cette saisonnalité n'est pas seulement liée à la disponibilité des proies, mais aussi à l'activité saisonnière du chat. Il reste qu'en commençant leur prédation de petits rongeurs au printemps, les chats affectent les populations d'adultes (futurs) reproducteurs de campagnols et souris.

Diversité régionale

L'analyse des localisations de résidences montre que l'implantation géographique est un facteur de prédiction significatif du type de proies ramenées par les chats (voir l'illustration ci-dessous). Les musaraignes sont deux fois plus souvent ramenées par les chats dans le nord-ouest que dans le sud-est. Pour les campagnols, c'est surtout le nord et le nord-est (deux fois plus que dans le sud-ouest). Les chats n'ont pas de préférence régionale marquée pour les oiseaux, même si leur pression de prédation est marquée dans le sud-ouest et le centre-est. Sans surprise, les lézards sont surtout prédatés dans le sud (3 fois plus que dans le nord)… Le niveau d'anthropisation n'a aucun effet sur le niveau de prédation des musaraignes. En zone rurale, il y a plus de souris et de campagnols ramenés ; en zone urbaine, plus d'oiseaux et de lézards.

Répartition géographique des cinq principaux types de proies ramenées par les quelque 5 000 chats de l'étude (Castañeda et coll., 2023).

 

Les jeunes, plus forts prédateurs, sauf de souris

Le sexe et l'âge des chats a aussi une influence sur le type de proies ramenées : d'une manière générale, les chats jeunes (< 5 ans) sont plus chasseurs. Les musaraignes sont surtout rapportées par des chats de moins de 2 ans, puis la fréquence de cette prédation décroît rapidement. Il en va de même pour les passereaux — même si leur nombre diminue plus progressivement pour les chattes, et pour les lézards (diminution linéaire avec l'âge pour les chats). Les chattes adultes ramènent de plus en plus de campagnols avant 5 ans, puis recommencent entre 8 et 12 ans, alors que les mâles présentent un seul pic de prédation, à 10 ans. Pour les souris, les femelles sont particulièrement efficaces entre 3 et 7 ans alors que le nombre de ces proies « augmente progressivement jusqu'à l'âge de 10 ans pour les mâles ».

L'ensemble de ces éléments confirme pour l'essentiel les autres études sur la prédation par les chats et leur impact sur la faune endémique. Pour « mieux évaluer à la fois la disponibilité du nombre de proies et les nombres capturés dans le domaine de vie  des chats de compagnie », il conviendrait de relier « les taux de prédation réalistes des chats à partir d'enregistreurs vidéo et les mesures des populations de proies à partir de méthodes modernes de recensement à distance, reposant sur le piégeage acoustique ou le piégeage par caméra ».