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23 octobre 2018

Et si les pharmaciens devenaient prescripteurs… Les députés l'ont voté. Ce qui met les médecins en colère

par Eric Vandaële

Temps de lecture  5 min

Le délai d'attente pour un rendez-vous s'allonge jusqu'à 11 jours pour un généraliste dans les communes rurales et périurbaines selon l'enquête du ministère de la santé auprès de 40 000 personnes. Le record est de 189 jours pour un ophtalmologiste situé hors des pôles urbains. Source Études et résultats de la Drees. Octobre 2018 (n° 1085).
Le délai d'attente pour un rendez-vous s'allonge jusqu'à 11 jours pour un généraliste dans les communes rurales et périurbaines selon l'enquête du ministère de la santé auprès de 40 000 personnes. Le record est de 189 jours pour un ophtalmologiste situé hors des pôles urbains. Source Études et résultats de la Drees. Octobre 2018 (n° 1085).
 

Depuis l'an dernier, les pharmaciens peuvent vacciner. En 2019, ils pourraient aussi prescrire… C'est tout du moins le souhait de certains députés « En Marche ». La mesure réjouit les pharmaciens et fait bondir les médecins. Dans le cadre du projet de loi de finances de la sécurité sociale, les députés ont en effet adopté en commission des affaires sociales cet amendement qui met le feu aux poudres entre les deux professions de santé.

L'amendement voté permet à des pharmaciens de délivrer — sans l'ordonnance d'un médecin — des médicaments [humains] sur prescription pour répondre aux besoins des patients. Ce qui revient à donner un droit de prescription aux pharmaciens et à leur reconnaître des compétences en termes de diagnostic.

Une prescription à l'essai selon un arbre décisionnel

S'il est confirmé en séance publique — ce qui n'est pas certain —, cet amendement serait révolutionnaire même si sa portée reste à ce jour encore très limitée.

  • Limitée dans le temps. Il s'agit pour le moment d'une expérimentation de trois ans : de 2019 à 2021.
  • Limitée dans l'espace. Seules les pharmacies d'officine de deux régions seraient autorisées à des telles délivrances sans ordonnance de médicaments sur prescription.
  • Limitée aussi dans la liste médicaments prescrits et délivrés par des pharmaciens. Un arrêté devrait en fixer la liste.

Ce dispositif s'inscrirait dans le cadre d'un protocole médical et de coopération conclu avec un médecin, par exemple des arbres décisionnels établis d'un commun accord. Un décret devrait alors aussi en préciser les modalités d'application.

Cystite, conjonctivite ou eczéma sans consultation d'un médecin

Pour défendre cet amendement, les députés « En Marche » citent l'exemple de la Suisse. « 20 % des officines suisses proposent ce service aux patients. Plusieurs pathologies ont été identifiées comme la cystite, la conjonctivite ou l'eczéma. Des arbres de décisions ont été définis pour harmoniser la qualité et la sécurité de la dispensation de ces médicaments par le pharmacien d'officine. » Ces députés estiment que leurs amendements devraient « faciliter l'accès aux soins pour certaines maladies et la coopération entre les professionnels de santé ».

Le rapporteur du projet de loi, le député « En Marche » Olivier Véran, juge « l'idée intéressante. Le gouvernement aura peut-être à cœur de retravailler les choses pour que l'expérimentation entre dans les cadres nécessaires. Mais en l'état, nous sommes favorables sous réserve de l'avis de la ministre en séance publique ».

Les médecins s'interrogent : « à quoi jouent les députés ? »

Aussitôt connu, l'amendement a soulevé un tollé du côté des médecins libéraux et de la plupart de leurs syndicats : « une remise en cause complète du métier de médecin. Cela revient à donner au pharmacien la responsabilité d'un diagnostic médical et d'une prescription de médicaments habituellement prescrits par le médecin ». Un arbre de décision ne sera jamais adapté au cas particulier de chaque patient, ce qui « va générer de la non-qualité et un retard de diagnostic. Par exemple, traiter une cystite en pensant à une infection urinaire alors qu'il s'agit d'un calcul enclavé près de la vessie. On ne peut pas mettre la médecine dans des protocoles. Cela serait bien trop facile ».

« À quoi jouent les députés ? » s'interroge un autre syndicat médical qui a « toujours défendu les pharmaciens d'officine, barrières de sécurité sanitaire indispensables, mais s'est toujours opposé à ce que les pharmaciens changent de métier… sous prétexte de sauver un exercice en péril ! ».

Seul un syndicat de médecins généralistes (MG France) ne s'oppose que sur la forme — « une méthode inacceptable » — mais pas sur le fond. « Les garanties que nous attendons pour ce type de transfert de responsabilité sont bien indiquées dans l'amendement. Il s'agit seulement d'une expérimentation dans le cadre d'un protocole de soins élaboré en équipe qui définit la prescription du pharmacien, le médicament à délivrer par le pharmacien et les situations où la délivrance est exclue. Cette mesure permet de travailler en équipe de façon plus efficace. »

« Un amendement de bon sens » selon les pharmaciens

Les pharmaciens et leurs syndicats se réjouissent de cette nouvelle perspective. Selon eux, « cet amendement de bon sens répond aux difficultés d'accès aux soins » et surtout aux médecins. « Je n'ai pas une soirée de garde sans avoir une demande pour une cystite aiguë. Aujourd'hui je renvoie à la régulation libérale ou à l'hôpital faute de solution », raconte un pharmacien du Bas-Rhin. « L'objectif des députés est de trouver des solutions pour les patients et non pas de s'attaquer aux compétences des uns et des autres ».

Pas assez de médecins, mais trop de pharmacies

Car il y a en effet une pénurie de médecins. Les généralistes sont surchargés. Les temps d'attente pour obtenir un rendez-vous s'allongent dangereusement. Les services des urgences sont tout aussi débordés par des patients qui ne sont pas atteints d'affections graves ni même vraiment urgentes, faute de médecins pour pouvoir les examiner dans un délai raisonnable.

À l'inverse, les pharmacies sont nombreuses, peut-être trop nombreuses. Une pharmacie disparaît tous les deux jours en France depuis environ dix ans.

Prescription-délivrance, le pharmacien arroseur arrosé

Cet amendement serait donc aussi une façon de transférer une partie de la surcharge des médecins généralistes vers des pharmacies en péril… Tout en faisant faire des économies à la sécurité sociale. Car il n'est pas question, à ce stade expérimental, que la prescription du pharmacien face à un cas de cystite soit rémunérée davantage que par la marge prise sur le médicament délivré et qu'il a lui-même prescrit. Certains pourraient y dénoncer un conflit d'intérêts quand le prescripteur fait une marge sur le médicament qu'il prescrit. L'arroseur arrosé en quelque sorte.