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22 novembre 2017
Résistance aux anthelminthiques : « la situation est grave », « il faut changer de paradigme »

« Il n'y a pas de plan EcoParasito dans les tiroirs » de la DGAl, a indiqué d'emblée Olivier Debaere, chef du bureau des intrants et de la santé publique en élevage à la direction générale de l'Agriculture. Le principal motif en défaveur d'un tel plan, c'est que « l'usage des antiparasitaires vétérinaires est déjà bien encadré, et de nombreuses actions sont déjà en place ». Pour autant, les présentations de la journée organisée par la SNGTV dans les locaux de l'organisation mondiale de la Santé Animale (OIE) le 14 novembre allaient toutes dans le sens de Philippe Chartier (Oniris) : « il est vraiment temps de prendre la situation à bras le corps et de mettre en place des interventions ». La situation des résistances est donc plus urgente que ce que laissait penser le titre de cette journée : « utilisation raisonnée des antiparasitaires à l'horizon 2020-2025 ».
Le premier signalement de résistance aux anthelminthiques remonte à 1957 (aux phénothiazines), a rappelé cet intervenant. « Ils ont depuis été signalés pour toutes les familles chimiques et pour toutes les espèces de rente ». Le délai entre la mise sur le marché d'une nouvelle classe de produit et celui du signalement de la résistance est allé en se réduisant : « cela a pris 5 ans pour le dernier né, le monépantel ». En France, des enquêtes de prévalence ont été réalisées « dans des élevages pris au hasard, non à partir du signalement de défaut d'efficacité », souligne Philippe Chartier. Elles révèlent que « chez les ovins, les niveaux de résistance aux benzimidazoles sont très élevés, voire généralisés, dans les productions laitière comme allaitante ». Pour les lactones macrocycliques, « il y a eu en 2014 un signalement de résistance dans un élevage ovin, à la fois à la moxidectine et à l'ivermectine ». De fait, Philippe Jacquiet (ENV de Toulouse) prévient que, chez les ovins laitiers, « sur le papier, l'arsenal antiparasitaire est assez large ». Mais la situation des résistances, associée au délai d'attente des produits « font qu'en pratique, il ne reste plus que l'éprinomectine qui soit utilisée ». Pour les bovins « une enquête est en cours, reprend Philippe Chartier, également sur des troupeaux pris au hasard. Pour l'instant nous manquons de données, mais ce que nous voyons est inquiétant ».
Chez les ovins, les deux principaux facteurs de risque de la sélection de résistance sont la fréquence élevée des traitements et la stratégie “treat and move”, qui quadruplent ce risque. « Cela a longtemps été les préconisations des praticiens » comme des parasitologistes, constate Philippe Chartier. « Aujourd'hui, il faut changer de paradigme »… D'autant que les facteurs d'élevage contribuent fortement à la diffusion de ces résistances (achats, estive, etc.) et que, « à la différence de la résistance aux antimicrobiens, avec les helminthes, il n'y a pas de retour à la situation de sensibilité antérieure lorsque la pression de traitement diminue », prévient Jacques Devos (commission parasitologie de la SNGTV). Aussi, insiste Philippe Jacquiet, « il faut passer à la lutte intégrée, qui revient à retarder le plus possible la diffusion de la résistance au sein de l'élevage, et à ce stade, en activant tous les leviers ».
Lorsqu'une résistance est suspectée sur le terrain, que faire ? « Le gold standard, c'est l'autopsie, mais il y a des recommandations de la World Association for the Advancement of Veterinary Parasitology (WAAVP) pour le test de réduction de comptage d'œufs dans les fèces (FECRT), détaille Philippe Jacquiet. Cet indicateur est très lourd à mettre en pratique. Il faut 4 lots d'animaux, à 10 animaux par lot, avec une coprologie individuelle au début de l'essai et 2 semaines plus tard, soit 80 analyses, à 10 € chacune environ sur le terrain, il est peu probable qu'un éleveur ait envie d'investir cette somme pour savoir si les strongles sont réellement résistants » chez lui. Il estime qu'il serait utile de pouvoir alléger ce protocole, par exemple en réalisant des coprologies de mélange, ce qui permettrait de tester un plus grand nombre d'élevages.
Pour « attaquer la résistance de tous les côtés à la fois », il convient de « réduire l'utilisation des anthelminthiques, en abandonnant les pratiques “treat and move” au profit, entre autres d'une stratégie “move and treat” », de mettre en place un traitement sélectif, mais aussi « de tarir les sources de contamination des animaux, augmenter la résistance de l'hôte… », de passer à une gestion curative des pâtures, etc. « Cela revient à dire qu'il faut passer du temps avec l'éleveur ». Jaques Cabaret (ex-Inra-Nouzilly) résume les interventions curatives sur les prairies : « elles peuvent être semées avec des plantes à tannins condensés, avec de la chicorée ou du plantain. Cela a des effets modestes mais intéressants sur l'infestation. C'est une stratégie qui a peu de chances d'induire une sélection car les plantes ont une forte diversité d'action sur les strongles ». Toutefois, une telle gestion « pourra donner des résultats si la résistance est en début d'installation. Malheureusement, à ce stade, en général personne n'est motivé changer ses habitudes. Et il n'y a plus rien à faire si la résistance est bien installée dans le troupeau ».
Pour limiter l'emploi des anthelminthiques, Philippe Chartier explique : « il faut préserver des populations refuges de parasites. Ce sont les populations de vers qui ne sont pas exposées aux produits : les formes libres des parasites sur les pâtures, et les formes parasitaires présentes chez les bovins non traités ». Chez les bovins, deux stratégies : le traitement ciblé, à partir de la définition de la période à risque, mais aussi le traitement sélectif. Dans ce dernier cas, « ne seront traités que les animaux les plus parasités et/ou ceux qui souffrent le plus du parasitisme (par exemple ceux ayant le GMQ le plus faible à la rentrée à l'étable, ou à la demi-saison). Pour des génisses en première saison de pâture, cela peut correspondre à traiter les 50 % d'animaux qui ont le plus faible GMQ, ou ne laisser non traités que les 10 à 20 % de celles qui ont le GMQ le plus élevé ». L'analyse de Philippe Camuset (SNGTV) sur ces changements de pratiques témoigne de la profondeur du changement de paradigme à effectuer. « Dans mon exercice d'une démarche qualité en gestion de la parasitologie en élevage, ma devise est de traiter aussi souvent que nécessaire mais aussi peu que possible. Mais cette démarche de qualité, je l'actualise régulièrement. Aujourd'hui, je viens d'apprendre qu'il va falloir laisser des animaux non traités, alors que, du fait des risques parasitaires dans ma région [Normandie], le traitement contre les strongles des animaux en première année de pâture paraît tout de même inéluctable ».
D'autant que « sur les 120 troupeaux importants de ma clientèle, je n'ai pu en entraîner qu'une cinquantaine dans une démarche de qualité en parasitologie. C'est important mais cela donne aussi une idée de la problématique ». Il reste que, « dans le cadre de cette prescription raisonnée, la plupart du temps, les éleveurs traitent une fois par an et non 4 fois par an. Il faut reconnaître qu'ils ont tendance à trop traiter… ». Enfin, Philippe Jacquiet ajoute à la liste des interventions possible celle « d'encourager les praticiens à déclarer les cas d'inefficacité » des anthelminthiques, même si « tous les défauts d'efficacité des anthelminthiques ne sont pas liés à un problème de résistance des vers, en particulier chez les sujets amaigris, où la pharmacocinétique du produit peut être modifiée », exemple terrain à l'appui.
Quant aux chevaux, « la situation est encore plus préoccupante que pour les ruminants… », souligne Jacques Guillot (ENV d'Alfort), « bien que les données de prévalence sur la résistance « soient encore plus lacunaires que pour les ruminants ». Aussi, si d'aventure « il fallait un plan EcoParasito, il ne serait pas très difficile à produire, en premier lieu parce que l'une des clés du succès du plan EcoAntibio a été la concertation avec les professionnels deux ans avant le lancement du plan, et la réunion de ce [14 novembre] prouve que les professionnels sont prêts », évoque Olivier Debaere. Dans cette hypothèse, un plan EcoParasito pourrait s'articuler autour de : « la sensibilisation et la formation des acteurs, la formalisation d'un guide des bonnes pratiques du traitement antiparasitaire, le respect des RCP, des actions visant à promouvoir la conduite d'élevages, le développement d'AMM pour les espèces mineures, et des restrictions sur la publicité et les gros conditionnements ».
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