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Proplan

20 août 2024

Le cercle vicieux de l'alcoolisme chez les vétérinaires : une enquête britannique

par Agnès Faessel

Temps de lecture  7 min

Normalisé dans le contexte festif dès l'école, boire trop ou trop souvent peine à être abordé ensuite comme problématique, ce qui renforce la stigmatisation et le sentiment d'exclusion des praticiens qui en souffrent (cliché Pixabay).
Normalisé dans le contexte festif dès l'école, boire trop ou trop souvent peine à être abordé ensuite comme problématique, ce qui renforce la stigmatisation et le sentiment d'exclusion des praticiens qui en souffrent (cliché Pixabay).
 

Diverses études ont montré que par comparaison à la population générale, les vétérinaires présentent un risque supérieur de dépression et d'idéation suicidaire. Mais certaines ont également montré un risque plus élevé de consommation excessive d'alcool. Et c'est cette problématique particulière qui a fait l'objet d'une étude britannique, dont les résultats sont publiés en libre accès dans Vet Record.

17 participants volontaires

L'objectif de ces travaux était d'évaluer la perception de cette problématique par les vétérinaires, et de recueillir leur expérience personnelle en la matière, pas d'établir sa prévalence. Les chercheurs (en psychologie à l'Université d'Oxford) ont donc recruté des praticiens, et les ont interrogés au travers d'entretiens semi-structurés (construits avec la collaboration de 3 collègues vétérinaires universitaires). Les entretiens semi-structurés sont une méthode d'enquête qualitative qui comprend un ensemble prédéfini de questions ouvertes pour lesquelles le chercheur dispose de liberté afin d'explorer des thèmes ou des réponses en détails ; il s'agit d'une méthode formelle mais flexible, adaptée au recueil d'opinions. Un problème de consommation d'alcool était défini comme une consommation entraînant des conséquences délétères sur la santé mentale ou physique de la personne, sa vie sociale, ses relations (le terme d'alcoolisme n'était pas employé).

Les participants, volontaires, avaient manifesté leur intérêt pour le sujet. Les échanges étaient confidentiels et les réponses anonymisées ; ils ont duré entre 40 et 75 minutes. Le recrutement a été stoppé dès lors que les chercheurs ont considéré que les entretiens n'apportaient plus d'éléments nouveaux : un total de 17 praticiens, dont 15 femmes, a donc contribué.

7 cas d'expérience personnelle de consommation excessive

Les données démographiques et professionnelles des participants ont été recueillies après l'entretien : il s'agissait d'un groupe de 35,2 ans d'âge moyen (25 à 49 ans), en majorité des praticiennes (88 %, mais ce qui reflète la féminisation de la profession). Le domaine et le type d'activité était variable (pratique canine, équine ou rurale, en clinique généraliste ou spécialisée, services d'urgence, etc.).

Parmi ces 17 vétérinaires, 7 avaient un historique personnel de problèmes de consommation d'alcool, avec une période d'abstinence allant de 0 à 20 ans (8,6 ans en moyenne).

Rien de plus normal que de boire de l'alcool

L'analyse des échanges a permis de dégager 4 thèmes principaux liés à la problématique :

  • La normalisation culturelle de la consommation d'alcool,
  • Les effets de la boisson d'alcool sur la santé mentale et le risque de suicide,
  • La perception et l'attitude des vétérinaires face à cette problématique,
  • L'impact d'une intervention formelle (ordinale).

Sur le premier point, les auteurs relèvent en effet la description par les participants d'une culture de la consommation d'alcool très ancrée au sein de la profession vétérinaire (probablement équivalente en France). Ils rapportent en particulier la normalisation sociale d'une consommation excessive en groupe (rapport festif à l'alcool), avec un comportement encouragé renforçant le sentiment d'appartenance au groupe, qui débute à l'école vétérinaire et se poursuit lors d'événements professionnels (formations, congrès), avec une influence des vétérinaires les plus âgés sur les plus jeunes. Boire à l'excès est normal, et on en parle avec humour et légèreté.

Mais il ressort également un encouragement à boire comme stratégie de gestion du stress professionnel. Les étudiants travaillent très dur et se « lâchent » pendant les fêtes. Et plus tard dans la vie active, il est socialement acceptable de boire après une journée ou une semaine difficile. Boire permet de décompresser.

Des tentatives de suicide sous l'emprise de l'alcool

Il est déjà documenté que la (sur)charge de travail, entre autres, est l'un des facteurs de stress favorisant les troubles de santé mentale chez les vétérinaires, et consommer de l'alcool est un comportement qui peut être adopté pour y faire face. Mais à long terme, cela exacerbe au contraire les symptômes du burn-out et les idéations suicidaires. Les résultats de l'étude le confirment, notamment de la part des répondants en ayant une expérience personnelle, dont une majorité avait fait des tentatives de suicide. Dans ce passage à l'action, facilité chez les vétérinaires par l'accès à des euthanasiques, l'alcool avait généralement joué un rôle décisif, en augmentant les sentiments dépressifs et l'impulsivité.

Boire pour déstresser ressort ainsi comme une pratique maladaptée, qui aide peut-être à dormir initialement mais entraîne progressivement une dépendance et exacerbe au contraire la détresse psychologique contre laquelle la personne boit.

(Auto)stigmatisation délétère

D'après les échanges avec les participants, la consommation excessive d'alcool est tout de même un comportement stigmatisé sur le plan professionnel, entraînant reproche et défiance, mais également personnel, au sens du développement d'une autostigmatisation. Les répondants expriment aussi une forme de compassion envers les confrères touchés, considérant leur addiction comme un problème de santé mentale. Le niveau de compassion diminue toutefois si le problème d'alcoolisme de la personne affecte leur propre charge de travail.

En termes d'autostigmatisation, la personne est honteuse d'elle-même et considère son problème comme une faiblesse, une défaillance personnelle. En outre, le qualificatif d'alcoolique est particulièrement associé à un jugement négatif de la personne. Et même si celle-ci parvient à en sortir, elle redoute que toutes ses défaillances soient désormais attribuées à son passé d'alcoolique (même après une longue période d'abstinence). Cela n'incite pas à parler du problème.

Plus globalement, la dépendance à l'alcool est un trouble particulièrement stigmatisé au sein de la population générale, et la stigmatisation est un frein courant à la recherche d'aide. Or, dans le cadre de l'alcoolisme, le succès de la prise en charge diminue avec le temps écoulé : plus la prise en charge est tardive, moins les chances de succès sont élevées. De plus, chercher à se faire aider est moins fréquent chez les femmes. La féminisation de la profession vétérinaire constitue alors une préoccupation supplémentaire sur ce point.

Au sein de la profession vétérinaire, l'alcoolisme est décrit aussi comme un sujet tabou, notamment dans la suite logique de sa normalisation sociale. Boire étant considéré comme normal, aborder le sujet comme un problème n'est pas facile. Et cela favorise un sentiment d'exclusion de la part des personnes en souffrant.

Une intervention ordinale de dernier recours

Il ressort également qu'entre en jeu la crainte de sanctions de la part du RCVS (équivalent britannique de l'Ordre des vétérinaires en France). L'un des rôles du RCVS est en effet de garantir la santé et le bien-être des animaux, et ainsi la bonne qualité des soins. Les conséquences délétères d'une consommation inappropriée d'alcool peuvent ainsi motiver son intervention. Et bien que menée dans une optique de soutien de la personne affectée, et de manière confidentielle initialement, la procédure est susceptible d'aboutir à une suspension d'exercice.

Ici, les réponses des participants montrent des sentiments conflictuels à l'égard de cette intervention ordinale, opposant la compassion envers les confrères atteints d'un problème de consommation d'alcool à la nécessaire protection des animaux, des collègues, et de ces personnes elles-mêmes : être alcoolisé au travail est une ligne rouge qu'il ne faut pas franchir, de l'avis de tous y compris des vétérinaires personnellement concernés.

Mais les conséquences d'une sanction du RCVS sont perçues comme très négatives, entraînant un arrêt d'activité, des difficultés financières, un isolement social, et finalement l'aggravation de la détresse psychologique et de la stigmatisation du confrère. Pénalisante, l'implication du RCVS est donc considérée comme une action de dernier recours, une fois que les autres options se sont révélées improductives ou ont été écartées (le soutien d'une association spécialisée par exemple). En outre, la procédure est longue. Et dans ses échanges, le RCVS utilise des termes jugés accusateurs et peu clairs, qui ne facilitent pas le dialogue.

Libérer la parole

Entre autres causes, les auteurs pointent que dissimuler ses problèmes d'alcoolisme apparaît être dû en partie à la peur d'une intervention du RCVS. Et ce comportement contribue à accroître la stigmatisation perçue par les collègues, aboutissant à freiner la recherche d'aide. Un vrai cercle vicieux.

Ces nouvelles données visent à trouver les leviers pour lever tous ces freins et favoriser un appel à l'aide plus précoce, en faisant évoluer par exemple la norme sociale vis-à-vis de la consommation d'alcool, ou en incitant les partages d'expériences dans une optique constructive sans jugement, avec le soutien du RCVS pour répondre à la crainte exprimée envers ses interventions. Les auteurs proposent aussi d'élargir les recherches en incluant des praticiens ayant vécu des sanctions ordinales (ce qui n'était pas le cas ici), ainsi que d'autres professionnels du domaine vétérinaire (les veterinary nurses en particulier) amenés à travailler au contact de vétérinaires affectés par le problème.