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Proplan

23 décembre 2021

Épaississement biliaire après sédation à la dexmédétomidine : souvent un artéfact et non une anomalie

par Agnès Faessel

Temps de lecture  5 min

Suivi échographique de l'un des beagles de la phase 2 de l'étude. Avant la sédation (A), la paroi vésicale est d'épaisseur normale (moins de 2 mm). Elle augmente à partir de 30 minutes après l'injection du sédatif (B), l'épaississement s'étendant après 40 minutes (C) pour concerner l'ensemble de la paroi après 70 minutes (D). Source : Seitz et al., JVIM, 2021.
Suivi échographique de l'un des beagles de la phase 2 de l'étude. Avant la sédation (A), la paroi vésicale est d'épaisseur normale (moins de 2 mm). Elle augmente à partir de 30 minutes après l'injection du sédatif (B), l'épaississement s'étendant après 40 minutes (C) pour concerner l'ensemble de la paroi après 70 minutes (D). Source : Seitz et al., JVIM, 2021.
 

Lors de l'examen échographique du système hépatobiliaire, les lésions pariétales de la vésicule font partie des anomalies recherchées, notamment un œdème, dont l'étiologie est variable et qui se traduit par un épaississement de la paroi de l'organe. Problème : l'administration d'un sédatif – en l'occurrence la dexmédétomidine –, pour faciliter l'examen chez le chien, est susceptible d'entraîner un épaississement pariétal, faussant ainsi potentiellement le diagnostic.

Pour évaluer cet artéfact, une étude prospective a été menée, en deux phases : chez des chiens sans troubles hépatobiliaires apparents, mais tranquillisés initialement pour d'autres examens d'imagerie qu'une échographie abdominale (réalisée donc uniquement pour les besoins de l'étude), et chez des beagles en bon état de santé pour caractériser plus précisément cet effet.

Près de 80 chiens suivis pour une maladie extra-abdominale

La dexmédétomidine est souvent utilisée pour la contention chimique en vue d'un examen tel qu'une échographie abdominale, car elle associe des effets sédatifs, anxiolytiques et analgésiques, qui sont réversibles. Les auteurs de l'étude (école vétérinaire de l'Université du Mississipi aux États-Unis) avaient observé chez des chiens ainsi tranquillisés un épaississement variable et progressif de la paroi de la vésicule biliaire, inexistant avant le traitement et ne pouvant s'expliquer par aucune maladie ou réaction anaphylactique. C'est ce qui a motivé leurs travaux, car un tel effet ne semble pas rapporté dans la littérature.

La première phase de leur étude a donc inclus 79 chiens, pris en charge dans leur établissement, chez lesquels des radiographies autres qu'abdominales et sous sédation était réalisées (pour l'exploration ou le suivi de troubles locomoteurs en grande majorité). Ces chiens étaient âgés de plus d'un an (5 ans en médiane), de diverses races et formats, également répartis entre mâles et femelles (40 et 39), et ne présentaient pas de signes cliniques évocateurs d'une maladie abdominale (digestive ou hépatique en particulier). Ils ne recevaient pas de traitement susceptible d'affecter la vésicule biliaire, n'avaient pas été tranquillisés ou anesthésiés les 24 heures précédentes, etc.

Tous ont reçu une injection de dexmédétomidine, suivant le protocole habituellement utilisé pour l'examen requis (voie IV ou IM, dose, combinaison éventuelle avec d'autres molécules, le butorphanol le plus souvent). Et une échographie abdominale a donc été réalisée au passage (ainsi qu'un bilan sanguin). Les animaux étaient tous placés en décubitus latéral gauche, et l'examen était réalisé par le même opérateur.

Un épaississement chez un quart des chiens

L'échographie avait pour objectif d'observer et mesurer la paroi de la vésicule biliaire, avant la sédation à titre de contrôle puis à la fin de la sédation (avant la réversion). Physiologiquement, la paroi de l'organe a une épaisseur de 1 à 2 mm (1,4 mm en moyenne ici). Un épaississement correspond donc à une épaisseur de plus de 2 mm. Et près d'un quart des chiens de l'effectif en ont présenté (19/79 soit 24,1 %), ayant reçu une dose médiane de 5,5 µg/kg de dexmédétomidine (sans différence significative avec l'effectif entier) et tranquillisés pendant 30 minutes en médiane. Chez ces chiens, l'épaisseur de la paroi était ainsi de 3 mm en médiane (4,1 mm au maximum), contre 1,3 mm chez les autres chiens.

Aucun des paramètres suivis n'a été identifié comme significativement associé à l'apparition de l'épaississement, notamment la dose de dexmédétomidine administrée, la durée de la sédation, la combinaison avec d'autres molécules ou des paramètres démographique (âge, race, sexe, etc.).

Un épaississement transitoire est donc bien observé suite à l'administration du tranquillisant. Elle est d'importance clinique, selon les auteurs, car potentiellement à l'origine d'erreur de diagnostic.

Jusqu'à 70 % des chiens en contexte expérimental

La seconde phase de l'étude est expérimentale, portant sur 10 beagles en bon état de santé. Son objectif était d'identifier les éventuels paramètres influençant l'épaississement observé : durée de la sédation, position du chien.

Les animaux ont cette fois tous reçu la même dose de dexmédétomidine (10 µg/kg, par voie IV), et un antagoniste (atipamézole IM) après 90 minutes. Chez les chiens présentant un épaississement de la paroi de la vésicule, les échographies étaient répétées toutes les 12 à 24 heures, jusqu'au retour à la normale.

Les chiens étaient positionnés en décubitus latéral gauche ou dorsal (5 de chaque, répartis de manière randomisée). Une semaine après, la procédure était réitérée en plaçant l'animal dans l'autre décubitus.

Les résultats montrent l'influence de la durée de la tranquillisation sur l'épaississement pariétal, devenant significatif pour l'ensemble de l'effectif à partir de 30 minutes et perdurant dans le temps. L'épaississement se maintient ainsi 10 minutes après la réversion. Le retour à la normale est progressif et demande plus de 12 heures, mais il est complet pour tous les chiens dans les 24 heures. Pour les auteurs, il est alors utile de mentionner si un tel traitement a été administré dans les 24 heures précédent une échographie.

Chez les chiens concernés par un épaississement dépassant le seuil de 2 mm, celui-ci apparaît dans les 20 à 40 minutes après l'injection. L'épaisseur est alors de 3,5 mm en moyenne (5,1 au maximum), soit quasiment le double des autres chiens (1,53 mm).

En revanche, la position de l'animal est sans effet significatif : ils sont 5 sur 10 lorsque placés en décubitus latéral gauche et 7 sur 10 lorsqu'en décubitus dorsal, dont les 5 mêmes individus.

Dans cette phase de l'étude, la prévalence de l'épaississement atteint ainsi 70 % (chez les chiens en décubitus dorsal). Mais la dose administrée est plus élevée (10 µg/kg) ; son effet mériterait alors, selon les auteurs, d'être mieux évalué.

Découverte d'un épanchement péritonéal

Autre problématique : la présence d'un épanchement péritonéal en région de la vésicule biliaire entraîne à l'échographie des images qui s'apparentent à celles d'un épaississement pariétal. Or, dans la seconde phase de l'étude ici, un tel épanchement est observé chez 5 chiens lorsque placés en décubitus latéral, et 4 lorsqu'en décubitus dorsal. En outre, chez ces chiens, l'épaississement de la paroi de la vésicule biliaire est alors plus important. Cette observation, inattendue, semble, elle aussi, d'importance clinique, et reste à comprendre. De même que le mécanisme aboutissant à l'épaississement de la paroi de la vésicule.

Dans l'attente d'en savoir davantage, un épaississement jusqu'à 5 mm devrait donc être interprété avec prudence chez des chiens ayant été tranquillisés à la dexmédétomidine, et l'examen échographique éventuellement réitéré après 24 heures pour confirmer l'anomalie lorsqu'observée.