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8 février 2024

Pour réémerger en Europe, la leishmaniose humaine n'a plus autant besoin des chiens (mais peut-être des chats)

par Vincent Dedet

Temps de lecture  7 min

Répartition géographique des cas humains et/ou animaux de leishmaniose dus à Leishmania infantum signalés dans l'Union européenne et les pays voisins entre 2009-2020 (E-CDC, 2022).
Répartition géographique des cas humains et/ou animaux de leishmaniose dus à Leishmania infantum signalés dans l'Union européenne et les pays voisins entre 2009-2020 (E-CDC, 2022).
 

« La complexité épidémiologique des infections transmises par les phlébotomes en Europe évolue et risque d'augmenter », prévient une épidémiologiste portugaise dans une revue de synthèse consacrée aux changements épidémiologiques des maladies transmises par ces vecteurs, publiée début février. De fait, de tels changements viennent d'être décrits dans la région de Bologne (Italie), où l'analyse rétrospective de cas humains de leishmaniose montre que la transmission à l'homme augmente, alors que la séroprévalence de la leishmaniose canine reste stable.

Extension bolognaise

Des épidémiologistes et parasitologues d'humaine viennent en effet de publier les résultats d'une étude rétrospective observationnelle sur les cas de leishmaniose détectés à Bologne et ses environs (Apennins, collines et plaine). Ils ont pu identifier 173 cas de leishmaniose humaine, dont 154 considérés comme autochtones, survenus entre 2013 et 2022. Ces auteurs soulignent aussi une augmentation de l'incidence de cette parasitose : sa moyenne sur la période est de 0,9 cas p. 100 000 habitants, mais l'incidence annuelle est en croissance significative (p<0,001). Et il y a trois pics d'incidence, au-dessus de 2 cas p. 100 000 hab., en 2013, 2018 et 2022. En analysant les données météorologiques, ils relèvent que les années à pic d'incidence ont été précédées d'étés secs. Ils ont donc croisé les lieux de résidence des patients avec différentes caractéristiques environnementales, mais aussi avec le statut connu des chiens au regard de la leishmaniose canine (à Leishmania infantum). Car il y a depuis 2011 un programme de surveillance de l'affection canine dans le nord de l'Italie. Ainsi, les cas humains sont trouvés associés :

  • à la présence de zones non cultivées (29 %),
  • au fait de résider dans des bâtiments isolés (33 %) ou à la périphérie d'une zone urbaine (31 %),
  • au fait de résider près d'un cours d'eau (27 %) ou de voies ferrées (21 %),
  • mais sans lien avec les chiens séropositifs vivant dans un rayon de 300 m autour de la résidence des 82 des patients pour lesquels ces données étaient disponibles. La séroprévalence chez les chiens n'a pas évolué sur la période.

Urbains ou péri-urbains ?

Ce qui ne recouvre pas le constat de l'épidémiologiste portugaise : « ces dernières années, l'urbanisation de la leishmaniose, associée à un nombre croissant d'établissements résidentiels périurbains, qui constituent des habitats naturels pour les phlébotomes, et l'augmentation du nombre de chiens dans les zones urbaines, y compris les chiens errants, qui représentent une source facile de sang pour les phlébotomes, ont facilité l'établissement de Leishmania dans les zones périphériques des pays d'Europe méridionale ». Toutefois, dans l'étude italienne, les auteurs précisent que les refuges ont mis en place un programme de surveillance et de contrôle de la leishmaniose canine depuis 2007, qui pourrait expliquer un contrôle local de ce volet de l'épidémiologie de L. infantum. C'est aussi la raison pour laquelle ils maintiennent les recommandations de contrôle de l'infestation chez les chiens de propriétaires de la zone.

Changement climatique et expansion

Dans sa revue de synthèse, la chercheuse portugaise mentionne le changement climatique parmi les facteurs pouvant favoriser la dispersion et/ou la ré-émergence de la leishmaniose humaine. Car les variations de température et d'humidité moyennes annuelles peuvent modifier la « distribution géographique [des phlébotomes] en influençant leur survie, leur temps de génération et la taille de leurs populations ». Il a déjà été constaté que les espèces vectrices de L. infantum ont une « expansion géographique vers des latitudes plus septentrionales et des altitudes plus élevées. La transmission locale de L. infantum ne semble plus se limiter aux pays endémiques, puisque des cas humains et canins autochtones ont été signalés dans des pays considérés comme non endémiques, tels que l'Allemagne et la Roumanie. Dans les régions méditerranéennes où la température annuelle moyenne reste plus longtemps élevée, la période d'activité des vecteurs avérés de L. infantum était plus longue et leur densité, ainsi que le nombre de générations, étaient plus élevés ». C'est justement ce qu'observent les auteurs italiens : les cas humains ont tendance à se développer dans le nord de leur zone d'étude. Et « des études récentes dans la zone sélectionnée ont montré une densité accrue de phlébotomes et leur capacité à coloniser la plaine du nord de l'Italie, en raison du changement climatique. [Cette plaine] était auparavant considérée comme impropre à ces insectes ».

Espaces verts, voies ferrées…

Autre facteurs pouvant favoriser les foyers humains de leishmaniose, les changements environnementaux liés à l'homme. La publication portugaise cite le cas de la construction d'un grand espace vert dans la région de Madrid, où la prolifération des lièvres et des lapins (absence de prédateurs) et la présence de phlébotomes a résulté en une transmission locale, et 446 cas humains à L. infantum, principalement chez des adultes immunocompétents. Dans l'étude italienne, les auteurs rappellent aussi que « dans une zone aussi densément peuplée que celle de Bologne, [les rives des cours d'eau et les abords des voies ferrées] pourraient représenter des niches écologiques et des couloirs de dispersion pour les mammifères sauvages et les phlébotomes », les promeneurs « rencontrant un plus grand nombre de phlébotomes dans la plaine que par le passé »… Expliquant une remontée du nombre de cas sans amplification détectable chez le chien.

Et voici le chat… et le rat

Bien que les cas de leishmaniose féline aient surtout été décrits dans le sud de l'Italie, l'épidémiologiste portugaise souligne qu'ils pourraient représenter « de nouveaux hôtes réservoirs potentiels », en milieu urbain et dans les populations errantes. Elle cite plusieurs publications dans lesquelles cette possibilité est évoquée, reposant sur trois arguments :

  • les chats sont réceptifs à l'infection et des niveaux élevés de séroprévalence ont été localement décrits ;
  • les phlébotomes se nourrissent sur les chats. Cela a été identifié à la fois par la présence d'anticorps contre la salive de Phlebotomus perniciosus chez des chats, et d'ADN de chat dans le repas de sang du vecteur en zone d'enzootie ;
  • chez le chat comme chez le chien, les formes du parasite infestantes pour le vecteur sont présentes dans le sang et la peau.

Une autre espèce potentiellement réservoir et le rat (Rattus norvegicus). Les systèmes d'égouts des villes « semblent offrir des lieux de reproduction et de repos idéaux pour les rats et les phlébotomes, permettant un contact intense entre eux, ce qui facilite la circulation de L. infantum et augmente le risque de leur transmission à d'autres hôtes vertébrés proches des égouts »… Un tel cycle de transmission active a été décrit à Barcelone.

Nouveaux vecteurs, nouveaux parasites ?

Parmi les autres changement épidémiologiques dont l'importance reste à évaluer, l'auteure cite « l'identification de nouvelles espèces vectrices potentielles ». Par exemple, P. mascittii est l'espèce de phlébotome la plus largement présente en Europe (et allant le plus au nord). Heureusement, elle est cavernicole. Pourtant « elle a été récemment observée dans des microhabitats à proximité d'animaux domestiques et d'habitations humaines. Son implication dans la transmission de L. infantum est suggérée car l'ADN du parasite a été détecté dans des spécimens collectés en Autriche et en Italie, et certains cas supposés autochtones de leishmaniose chez l'homme et l'animal ont été décrits dans des régions où il s'agissait de la seule espèce de phlébotome présente »… Enfin, le risque d'introduction et de propagation d'espèces exotiques de Leishmania est lié aux mouvements de personnes et d'animaux, « par le biais du tourisme et des migrations ». L'auteure cite L. tropica et L. donovani, qui semblent être des candidates sérieuses. Pour la seconde, elle souligne que l'espèce est délicate à différencier de L. infantum, y compris avec des tests moléculaires. Ce qui « pourrait conduire à une propagation silencieuse de L. donovani dans de nouvelles régions, comme cela a récemment été suggéré en Turquie ». Si le risque d'établissement de L. major en Europe était jusqu'à présent « considéré comme faible car ses hôtes réservoirs gerbillidés ne sont pas présents sur le continent, cette hypothèse a récemment été remise en question. Des campagnols du genre Microtus [également présents en Europe] ont été impliqués comme réservoirs de L. major dans un foyer de leishmaniose cutanée dans le nord d'Israël »

Pour l'auteure, ces éléments sont autant d'arguments en faveur de la mise « en œuvre d'une déclaration obligatoire des leishmanioses humaines et canines dans les pays endémiques ou non, ainsi qu'une surveillance épidémiologique coordonnée au niveau européen ».