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Proplan

30 octobre 2026

La communication vétérinaire-client comme facteur d'épuisement professionnel : risques et protections

par Pierre Mathevet

Temps de lecture  7 min

La bonne gestion des incivilités et des agressions clients passe par une communication client claire et des règles édictées en interne, comme ici chez La Poste (cliché Pierre Mathevet).
La bonne gestion des incivilités et des agressions clients passe par une communication client claire et des règles édictées en interne, comme ici chez La Poste (cliché Pierre Mathevet).
 

Les interactions entre les vétérinaires et leurs clients sont régulièrement mentionnées comme une source majeure de stress ; elles contribuent à l'épuisement professionnel. Une méta-analyse intégrant 17 études sur le sujet a été tout récemment publiée.

Ses résultats montrent que les conflits répétés, les comportements irrespectueux, les attentes irréalistes, les litiges financiers et la pression quant à leur disponibilité permanente peuvent devenir un lourd fardeau émotionnel chez les vétérinaires. Parallèlement certains facteurs semblent être protecteurs du bien-être des praticiens, comme le soutien des collègues, les formations à la communication, des compétences psychologiques et la possibilité de participer à des débriefings collectifs. La pratique en véritable équipe contribue ainsi à protéger la santé mentale des vétérinaires et du personnel au contact des clients, ce qui se pourrait se traduire aussi par une meilleure qualité de soins aux animaux.

Un sujet d'étude d'envergure mondiale

Les auteurs de la méta-analyse ont commencé par recenser toutes les études scientifiques sur le sujet de la relation client-vétérinaire. Ils en ont identifié 199, ce qui prouve l'importance du sujet !

Une évaluation critique de ces publications a conduit à n'en conserver que 17 permettant de répondre à la question posée sur le lien entre l'épuisement professionnel émotionnel des vétérinaires et les expériences relationnelles vécues avec les clients.

Parmi ces 17 études, 7 ont été menées aux États-Unis, 3 en Australie et 2 au Canada, et enfin 1 dans chacun des pays suivants : Royaume-Uni, Portugal, Italie, Autriche, Australie/Nouvelle-Zélande. Au vu de cette disparité géographique, les difficultés relationnelles des vétérinaires avec leurs clients semblent bien être une problématique mondiale.

Cinq principales raisons clairement identifiées

Les résultats de ces travaux convergent, aboutissant à dégager 5 grandes causes de l'épuisement professionnel des vétérinaires en lien avec la relation client.

  1. La chronicité des frictions relationnelles. Les difficultés relationnelles sont régulières ; elles sont citées comme vécues quotidiennement. Les comportements sont décrits comme pouvant être irrespectueux ou hostiles, assortis d'incivilités, de cris, de reproches et d'accusations. À ces difficultés s'ajoutent des facteurs de stress type « tracas » quotidiens, comme l'absence de respect, la mise en concurrence avec les réseaux sociaux ou les conseils externes qui nourrissent les clients. Ces éléments provoquent des frictions continues et contribuent à un sentiment chronique chez les vétérinaires d'être progressivement diminué dans la relation client.
  2. L'auto-interdiction de réagir. Le stress généré par les clients devient néfaste, non seulement en raison des interactions difficiles qui sont le point de départ, mais également par l'obligation ressentie de ne pas réagir. En effet, les études montrent que les praticiens considèrent qu'ils doivent conserver leur sang-froid, tout en encaissant la colère ou le chagrin. Ils expriment frustration et impuissance car selon eux, ils ont besoin de paraître neutres, cohérents et rassurants.
  3. La détresse et la charge émotionnelle de la fin de vie des animaux. Les conversations autour des euthanasies ou du deuil sont systématiquement décrites comme des interactions intenses, sources de charge émotionnelle et de détresse morale. Le manque de formation autour de l'accompagnement au deuil est identifié. L'euthanasie apparaît comme un événement relationnel complexe, mêlant dilemme éthique (lors d'euthanasie « de convenance »), désaccords ou pressions par les propriétaires entourant la décision.
  4. Les contraintes financières. Le coût des soins s'est révélé être une composante relationnelle majeure du risque d'épuisement émotionnel. Sous la pression financière, les discussions sur les soins à prodiguer se transforment très régulièrement en tensions relationnelles. Les désaccords sur le rapport qualité/prix, les refus catégoriques de payer et les limitations économiques des propriétaires mettent les vétérinaires en position défensive. Les régulières accusations contre eux, considérés parfois comme des mercenaires ou des mercantiles, minent profondément la confiance relationnelle.
  5. L'érosion des frontières entre vie pro et perso. Le recours régulier des clients à la communication en ligne ou aux conseils permanents via internet rend les frontières poreuses entre la vie professionnelle et la vie personnelle du vétérinaire. La grande disponibilité des praticiens pour répondre au téléphone ou aux emails des clients, ou envoyer des rapports en dehors des heures d'ouverture de la clinique ne sont pas sans conséquences. Et bien entendu, la gestion des gardes est également citée comme source de forte fatigue émotionnelle. Tous ces éléments rendent très difficile la déconnexion.

Ainsi, la gestion émotionnelle est devenue non pas un élément secondaire mais une composante essentielle du travail du vétérinaire. La régulation émotionnelle est désormais indispensable pour éviter les phénomènes d'épuisement.

Des facteurs de protection sur 3 niveaux

À cette fin, des facteurs de protection peuvent être développés, sur 3 niveaux.

  • La première protection contre l'épuisement professionnel se situe au niveau individuel. Les facteurs humains autour de l'optimisme, du sentiment perçu de justice, de l'autocompassion et de la perception de l'autonomie accordée, permettent de développer la résilience et de diminuer la fatigue émotionnelle. Il est également possible d'avoir recours, si besoin, à des thérapies brèves (type ACT : thérapie de l'acceptation et de l'engagement) qui ont montré leur efficacité.
  • Ensuite, les ressources d'équipe sont apparues à plusieurs reprises comme efficaces, notamment le soutien collégial, les débriefings en équipe, les partages d'informations, la cohésion d'équipe. Concrètement, les mesures les plus efficaces sont celles qui sont spécifiques (de l'événement et des personnes), régulières, et qui permettent de développer la sécurité psychologique, dont l'une des bases est la confiance. Inversement, les conflits au sein des équipes, le manque de clarté des responsabilités et le manque de reconnaissance sont des facteurs qui amplifient le stress.
  • Enfin, les facteurs organisationnels sont également à prendre en considération, une charge de travail jugée comme importante étant un facteur de stress majeur. Les approches organisationnelles gagnent à s'appuyer, par exemple, sur la mise en place de politiques écrites concernant les honoraires et le suivi des animaux, de règles de gestion des incivilités et de l'agressivité des clients, et de normes plus claires sur la communication en dehors des heures d'ouverture de la clinique. En outre, l'organisation doit permettre de tenir des réunions d'équipe régulières pour aborder en interne des sujets comme la fin de vie des animaux, les données sur les coûts des soins et l'incivilité des clients.

Des parcours de formation spécifiques

La formation initiale et continue pourrait aussi mieux préparer les vétérinaires et les autres membres de l'équipe en contact avec la clientèle à des relations client émotionnellement éprouvantes. Car il est illusoire d'envisager de pouvoir éliminer tous les facteurs de risque mentionnés ci-dessus.

Ces formations apporteraient des compétences autour de la gestion du deuil, de la désescalade des conflits, de la capacité à soutenir des discussions difficiles et de l'autorégulation émotionnelle. À ce jour, constat est fait de grandes lacunes en matière de formation pour les vétérinaires autour de ces sujets.

Il apparaît également que le format de diffusion de la formation a un impact sur son efficacité. Se former à son propre rythme en distanciel semble améliorer le taux de réussite et la facilité d'application ultérieure. Mais en même temps, les formations en présentiel sont perçues comme plus engageantes et plus soutenantes. Ainsi, les formats mixtes sont probablement à privilégier, incluant de brèves séances supplémentaires et régulières de rappel.

Encore des obstacles à franchir

La plus grande difficulté reste l'intégration de ces problématiques de gestion émotionnelle dans l'organisation des structures. La pression du temps et le sentiment régulier d'être déjà débordé réduisent l'adhésion et la mise en place. Les programmes d'intégration progressive ou de mentorat des nouveaux entrants au sein d'une équipe se heurtent régulièrement à une indisponibilité du personnel expérimenté. De plus, la prise en compte de la charge émotionnelle des équipes soignantes peut aboutir à une moindre disponibilité pour les patients et les propriétaires (refonte des temps de travail, temps de formation ou de réunions internes, etc.), ce qui n'est pas sans impact financier.

Finalement, les difficultés relationnelles et la charge émotionnelle forte clairement identifiées dans cette analyse constituent une composante habituelle du travail en structure vétérinaire. Par conséquent, il est nécessaire de les prendre en considération, car il est sans espoir de les voir totalement disparaître. Elles semblent même prendre davantage d'ampleur ces dernières années. L'enjeu est de taille, car il consiste à éviter l'épuisement professionnel et ses graves conséquences.