titre_lefil
Proplan

26 juin 2026

Kératites septiques : conseils et démarche pratique pour limiter l'antibiorésistance

par Agnès Faessel

Temps de lecture  5 min

 

Comme dans tous les domaines médicaux, l'antibiorésistance représente une problématique en ophtalmologie, dans le cadre des kératites bactériennes notamment, pour lesquelles la progression de l'infection peut rapidement compromettre la vision et l'intégrité du globe oculaire (en quelques jours, parfois quelques heures). L'antibiothérapie administrée n'est pas efficace en cas de résistance, et l'urgence du traitement ne permet pas d'attendre les résultats de la culture bactérienne puis de l'antibiogramme. Bien cibler le traitement de première intention est donc primordial.

Une revue de la littérature a été effectuée, afin de dresser un état des lieux des connaissances actuelles en matière de distribution et de sensibilité aux antibiotiques des pathogènes oculaires. Elle a surtout ciblé les kératites septiques. Des principes de bon usage des antibiotiques en sont tirées, et publiées en libre accès dans Veterinary Ophthalmology.

Trois principales familles de bactéries

Que retenir de cette revue pour la pratique quotidienne ?

En matière d'agents infectieux, les principales bactéries d'importance dans l'œil sont les staphylocoques, en particulier Staphylococcus pseudintermedius, les streptocoques bêta-hémolytiques, notamment Streptococcus canis chez le chien, et Pseudomonas aeruginosa. Les entérobactéries productrices de bêtalactamases à spectre étendu (BLSE) sont moins fréquentes que dans d'autres organes.

Leur virulence et leurs mécanismes de résistance propres sont différents.

Variabilité régionale et temporelle des résistances

Les cas de multirésistance sont plus fréquents dans les cohortes de chiens, en particulier dans les hôpitaux vétérinaires et centres de référés, qui prennent souvent en charge des infections compliquées, évolutives ou récidivantes. La multirésistance touche aussi surtout les staphylocoques résistants à la méticilline (Staphylococcus pseudintermedius notamment).

Des résistances à des combinaisons d'antibiotiques communément utilisées (néomycine, polymyxine B, bacitracine, acide fusidique) sont rapportées.

Les taux de résistances varient selon les bactéries et les antibiotiques, l'espèce infectée, la localisation géographique… Parfois la saison : chez le chien, une augmentation de la résistance chez Pseudomonas a été observée durant les mois d'été. Globalement, les données actuelles montrent des augmentations récentes.

  • Chez le chien, des variations régionales sont observées (à l'échelle des continents), mais les taux de résistance atteignent généralement des niveaux d'importance clinique significative. En Amérique du Nord, ces taux initialement assez stables, augmentent de manière consistante depuis une ou deux décennies. En Europe, de fortes augmentations sont également rapportées. En Amérique du Sud, des variations notables sont rapportées selon les pays. Des taux particulièrement élevés sont observés en Asie.
  • Chez le chat, les données sont plus parcellaires, et variables selon les régions. Dans cette espèce, les infections oculaires sont souvent d'origine virale (due à l'herpèsvirus félin) et l'infection bactérienne secondaire. La sensibilité des germes apparaît globalement plus élevée que chez le chien, ce qui reste à confirmer par des études plus ciblées sur cet aspect.
  • Chez le cheval, les kératites infectieuses co-impliquent souvent plusieurs agents pathogènes, bactériens et/ou fongiques, et les bactéries Gram-positif prédominent (par exemple Streptococcus equi susp. zooepidemicus). Des cytologies et cultures précoces sont alors nécessaires pour détecter un agent fongique pouvant expliquer une apparente résistance au traitement. Les niveaux de résistance varient selon les habitudes de prescription locales, ceux des staphylocoques résistants à la méticilline se révèlent d'importance clinique chez les cas référés.

Considérer les traitements antérieurs

Le principal facteur de risque d'une résistance des bactéries isolées, observée in vitro (antibiogramme), est l'administration antérieure récente d'un traitement antibiotique topique.

L'historique thérapeutique du cas est donc primordial à recueillir, afin d'adapter le traitement de première intention, effectuer sans attendre un prélèvement pour culture et antibiogramme, proposer un suivi plus rapproché.

L'exposition environnementale est également un facteur de risque identifié (infection nosocomiale, anesthésie générale qui a asséché l'œil), ainsi qu'une affection cornéenne chronique préexistante (œil sec). Les races brachycéphales sont plus à risque aussi en raison de la conformation de leurs globes oculaires (saillants), qui favorise les ulcères.

Se baser sur les résultats cliniques

Les auteurs de la revue relèvent que l'interprétation des antibiogrammes en ophtalmologie demeure complexe car les seuils cliniques utilisés découlent généralement des schémas posologiques systémiques, alors qu'après l'application d'un collyre, les concentrations en antibiotiques atteintes à la surface de l'œil sont nettement plus élevées, bien que transitoires. De plus, d'autres facteurs spécifiques à l'environnement oculaire, par exemple les protéines lacrymales, mais aussi l'inflammation, la formation de biofilm, les traitements concomitants, etc. peuvent influencer l'action des antibiotiques in vivo (la pénétration dans l'œil par exemple). Comme toujours, les résultats de l'antibiogramme sont une aide à la décision, à considérer dans le contexte clinique du cas. Et le suivi est essentiel, en particulier celui des kératites bactériennes, afin d'ajuster le traitement.

Stratégie de prise en charge des kératites septiques

Le diagnostic et le traitement des kératites bactérienne reposent alors sur une démarche qui associe :

  • la réalisation précoce de prélèvements pour culture, identification et antibiogramme (idéalement avant tout traitement antibiotique) ;
  • le choix d'un antibiotique adapté à la bactérie et sa sensibilité, en fonction de ses propriétés pharmacologiques et des spécificités de l'environnement oculaire ;
  • l'usage (lorsque disponibles) d'antibiogrammes spécifiques à l'œil ;
  • une stratégie d'escalade/désescalade dans les schémas posologiques, selon le type de lésion, la gravité clinique puis l'évolution.

Contrairement aux idées reçues, un traitement antibiotique systémique est peu efficace sur les infections cornéennes. L'administration par voie générale est ainsi à réserver à certains cas seulement, par exemple un ulcère perforant associé à un risque d'extension extraoculaire ou dans un contexte post-chirurgical.

Les auteurs proposent quelques principes de bon usage pratique des antibiotiques spécifiques à l'ophtalmologie (voir tableau). Ils soulignent le contexte One Health dans lequel la problématique de l'antibiorésistance s'inscrit, en particulier en matière d'ophtalmologie, car la proximité des propriétaires avec leurs animaux favorise les contaminations.